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La Commune de Marseille : 150 ans après, retour sur l’insurrection qui changea le cours de l’Histoire

La Commune ! Un terme marqué au fer rouge dans notre mémoire collective. Rouge, comme le drapeau rouge, devenant à partir de cette époque le symbole du socialisme et du mouvement ouvrier à travers le monde. Rouge, comme le sang versé, le sang des insurgés. La Commune de Marseille durera 14 jours, du 22 mars au 5 avril 1871, laissant son empreinte dans notre ville, comme en témoignent les nombreuses rues et places, portant le nom des personnages qui s’y sont illustrés.
 

Aux origines : la fin d’un Empire, une capitale assiégée

À la fin des années 1865-1870, le Second Empire de l'Empereur Napoléon III se fragilise de toutes parts. 
Ce régime incarne une période marquée par le triomphe du capitalisme avec un fort développement économique, de grands travaux urbains et face à cela, une grande majorité du peuple français qui affronte des conditions de vie difficiles, à la limite de la pauvreté dans des taudis urbains. Dans ce temps d’inégalités sociales, le fossé se creuse entre les grandes fortunes et l’immense masse ouvrière et paysanne.

Après la défaite de Sedan face à l’armée prussienne, l'empereur Napoléon III abdique officiellement le 4 septembre 1870, à la suite d'une journée d'émeutes dans la capitale.
Un gouvernement de défense nationale s'installe à l'Hôtel de ville de Paris. Prétexte officiel : poursuivre la guerre contre les États allemands, dont les troupes occupent le nord du pays. Mais ce gouvernement issu de la classe dominante œuvre en coulisse pour signer la capitulation avec l’empire allemand… Il est mal accepté par la population.
 

« Nous mangeons de l’inconnu »

Paris assiégée par les Prussiens connaît une grave famine au cours de l'hiver 1870-1871. Les animaux de la Ménagerie du Jardin des Plantes sont abattus et leur viande consommée par les habitants affamés… Durant ces longs mois de siège, les Parisiens sont contraints de manger aussi 70 000 chevaux, des chiens, des chats et même des rats.
Victor Hugo, très engagé dans la défense de la capitale assiégée, écrit : « Ce n’est même plus du cheval que nous mangeons. C’est peut-être du chien ? C’est peut-être du rat ? Je commence à avoir des maux d’estomac. Nous mangeons de l’inconnu. »


Armistice et humiliation

Les Français, humiliés, apprennent que l'Empire allemand a été proclamé dans la Galerie des Glaces du château de Versailles le 18 janvier 1871. Le 28 janvier 1871, Jules Favre signe avec le chancelier allemand Otto Von Bismarck un armistice qui prévoit, outre l'arrêt des hostilités pour une période de quinze jours renouvelables, la convocation d'une assemblée nationale chargée notamment de décider de la poursuite de la guerre ou de la conclusion de la paix…
 

Pendant ce temps là, à Marseille…

Marseille la Patriote, Marseille la Républicaine, vit de son côté, dès les années 1865, une fédération d’énergies née de l’hostilité à l’Empire.

En effet, les francs-maçons marseillais les plus radicaux développent par le biais de l'enseignement, une réelle politique d'entraide, où se retrouve tout l'éventail des opposants à Napoléon III. Ce sont les prémices d’une réelle envie de politique sociale. La loge « La Réunion des Amis choisis » du Grand Orient, formée de républicains et de blanquistes (*), fonde, pour entraîner les autres loges, le 11 février 1868 un « Comité central d'initiative des loges » de dix membres, dont l'avocat Gaston Crémieux
Détail notable : les nouvelles conditions de parution de la presse - surveillée et censurée sous le Second Empire - provoquent une éclosion de journaux. Parmi eux, un bon nombre de feuilles républicaines, surveillées par la police, dont le journal Le Peuple, dirigé par Gustave Naquet… Ces journaux contribuent largement à la propagation des idées nouvelles : lutte sociale, refus d’une monarchie constitutionnelle.
 

L’échec de la première Commune et l’instabilité

Très vite à Marseille des luttes politiques opposent les républicains modérés et les blanquistes. Une première insurrection est menée le 7 août 1870, avec, à sa tête, Gaston Crémieux, Émile Bouchet, Maurice Rouvier et Gustave Naquet prenant d'assaut la Préfecture.
Ce premier mouvement sera sévèrement réprimé par l'administration locale, fidèle aux lois impériales. Une fois arrêtés, les « factieux » sont emprisonnés dans un cachot du fort Saint-Jean.

Le 4 septembre 1870, jour de la proclamation de la République, ils sont libérés, tandis qu'une foule imposante va à la rencontre des prisonniers dans la nuit. Le même jour, le nouveau chef du gouvernement nomme Alphonse Esquiros administrateur supérieur des Bouches-du-Rhône, Adolphe Carcassonne est nommé président de cette première commune, le drapeau tricolore est hissé sur la mairie.
Mais entre octobre 1870 et mars 1871, des luttes agitent la ville, l’hôtel de ville est à nouveau occupé et l’instabilité règne.

Tout bascule définitivement lorsque Adolphe Thiers, alors chef du gouvernement provisoire depuis le 17 février, conclut avec Bismarck le traité préliminaire de paix le 26 février, ratifié par l'Assemblée le 1er mars.
C’est le tournant.
 

D’une Commune à l’autre 

Le 18 mars 1871, l'insurrection de la Commune parisienne débute. Le 22 mars 1871, la nouvelle arrive à Marseille des menaces d'Adolphe Thiers, nouveau chef du gouvernement, de désarmer Paris.
Le jour même, Crémieux prend la tête de la seconde Commune de Marseille avec le journaliste Clovis Hugues et les futurs députés Émile Bouchet et Maurice Rouvier. 

Cette insurrection clame son soutien à la Commune de Paris et affirme du même élan, la volonté d’une politique régionale indépendante de la capitale.


Vers une guerre civile ?

Dans la soirée du 23 mars, le nouveau préfet l'amiral Paul Cosnier et le général Espivent ordonnent à la Garde Nationale de se rassembler le lendemain en faveur de Versailles, le maire Jacques-Thomas Bory tente de les en dissuader ; leur appel reste sans effet. Le défilé des gardes nationaux, sur le cours Belsunce, dégénère en manifestation où la population marche côte à côte avec ces derniers.
La foule prend la préfecture d'assaut, Crémieux marche avec, à ses côtés, le jeune Clovis Hugues. Le journaliste de 20 ans brandit le drapeau rouge de la république sociale et devient son bras droit. 

Commencée ce 23 mars, la Commune de Marseille va durer jusqu'au 4 avril. 

Le Préfet est fait prisonnier, le maire démissionne et Espivent est en fuite. Une  commission départementale hétéroclite prend la place du préfet. Parmi les 12 membres  se mêlent  des Radicaux (Job et Étienne), des membres de l'Internationale (Alérini), de la Garde nationale (Bouchet, Cartoux), et trois délégués du Conseil municipal. L'insurrection victorieuse, Crémieux déclare du haut du balcon de l'Hôtel départemental, la solidarité de Marseille avec Paris et appelle la population à maintenir l'ordre.

Le 27 mars 1871, arrivent quatre délégués parisiens : Landeck, Amouroux, Albert May dit Séligman, et Méguy. Landeck se met à la tête de la Commission traitant  tous les modérés en suspects. Arrêté, relâché, menacé, sans plus de pouvoir, Crémieux est tenté de démissionner à son tour. Des élections communales, afin d'instituer une nouvelle légalité, sont prévues pour le 6 avril. Le 28 mars, le général Espivent de la Villeboisnet, chef des troupes militaires du département, qui a fait refluer ses hommes hors les murs, à Aubagne, proclame - sans aucune base légale - les Bouches-du-Rhône en état de guerre et se déclare partisan du gouvernement d'Adolphe Thiers.

Alors que l’ordre est rétabli dans les autres villes qui se sont érigées en Communes : Lyon, Toulouse, Saint-Étienne, Limoges, Narbonne, les luttes internes atteignent leur comble à Marseille.
La commission départementale dissout le conseil municipal, les chefs des administrations désertent leurs postes. 
 

Répression et bain de sang

Le 3 avril 1871, le général Espivent fait marcher  6 000 à 7 000 hommes contre Marseille. La lutte s'engage le lendemain. La gare résiste, mais les hommes d’Espivent parviennent jusqu'aux barricades de la rue Saint-Ferréol, visant la préfecture où sont retranchés les défenseurs de l'insurrection.
Crémieux tente de parlementer aux avant-postes de Castellane, deux bataillons du VIe chasseurs fraternisent avec la foule. Les « Garibaldiens (**)» qui défendent la gare opposent une sérieuse résistance aux troupes du général Espivent. Crémieux croit encore au triomphe de la commune. Certains soldats fraternisent avec les insurgés (nombre d'entre eux seront fusillés).

Espivent fait finalement bombarder la cité depuis la colline de Notre-Dame-de-la-Garde.  

La préfecture tombe le 5 avril à 7 heures du matin, après dix heures de combats acharnés. Landeck s'est enfui à Paris, Bastellica est parti en Espagne, Royannez, Clovis Hugues, tous les principaux révolutionnaires de la Commune ont réussi à se faufiler loin des combats. Prises en étau entre les marins et les troupes de chasseurs, pilonnées par les canons postés sur la colline de la Garde, le port sous la domination de deux navires de guerre, la ville et la préfecture ne peuvent pas résister longtemps sans chef. 
Les troupes d'Espivent subissent en tout 30 morts et 50 blessés, les insurgés comptent 150 morts environ (et plus de 500 prisonniers). 

Gaston Crémieux refuse de s'enfuir. Il est arrêté le 8 avril 1871. Son procès commence le 12 juin devant le premier conseil de guerre avec celui des autres Marseillais, dirigeants locaux, le plus souvent modérés, Bouchet, Ducoin, Breton, Pélissier, Duclos, Novi, Nastorg, Hermet… Nombre d'entre eux seront acquittés. Mais l'accusation veut un exemple : le 28 juin les débats sont clos dans un procès militaire. Crémieux est le seul condamné à mort. Clovis Hugues est fait prisonnier quatre mois plus tard. La Cour de cassation confirme les jugements en appel, le 15 septembre 1871.

Crémieux est exécuté au Pharo le 30 novembre 1871, Clovis Hugues est condamné à quatre ans de cellule. 

Le boulevard Gaston Crémieux (8e arrondissement), les allées Gambetta, le boulevard Garibaldi (1er arrondissement) ou encore la rue Clovis Hugues à Marseille et à Aix-en-Provence témoignent de l’attachement de notre territoire à ces hommes qui ont dédié leur vie à une grande cause. La reconnaissance fut parfois tardive, mais elle existe bel et bien.
 

* Du nom d’Auguste Blanqui (1805-1881) journaliste, révolutionnaire socialiste, emprisonné une grande partie de sa vie. Il est à l’origine de la création du journal Ni Dieu ni Maître. Ces mots sont devenus une référence pour les anarchistes, jusqu’à la période contemporaine.

** Du nom de Joseph Marie Garibaldi (1807-1882) général et patriote d’origine italienne. Révolutionnaire, il débarque en 1870 pour lutter contre la Prusse. Très populaire auprès des Français anticléricaux et républicains.

 

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Dans le cadre des mardis de l'histoire et de la commémoration des 150 ans de La Commune, le musée d'Histoire de Marseille propose la conférence :

"La Commune de Marseille, évènements insurrectionnels de 1870-1871"

Par Roger Vignaud, avocat et auteur de deux ouvrages sur le sujet : "Gaston Crémieux, La Commune de Marseille, un rêve inachevé" et "Dictionnaire de la Commune de Marseille",  publié tous deux aux éditions Édisud.

Roger Vignaud a également participé à l’ouvrage collectif 1870-1871, "Autour de la Commune de Marseille. Aspects du mouvement communaliste dans le Midi" dirigé par Gérard Leydet et Colette Drogos, publiés aux éditions Syllepse.

Rendez vous mardi 13 avril à 18h sur la chaîne YouTube musées de Marseille pour découvrir la conférence 

 

Galerie photos



Légende photos : 
Photo 1, panoramique et vignette : La commune en France. Les marins bombardent la préfecture depuis Notre-Dame-de-la-Garde(Dessin) -  Crédit : Musée d'Histoire de Marseille - M0918_2006-2-1_V
Photo 2 :La cavalerie française à la bataille de Sedan -  Collection privée - DR
Photo 3 : Bataille de Sedan - 31 août 1870 -  Collection privée - DR